Clichés, images, photos, de tout, de rien

J’ai failli vendre une photo à la SNCF ! (sic)

Un titre comme un constat d’échec. Un « Epic fail » * comme disent les geeks. Et une fois n’est pas coutume, c’est un long (désolé !) billet d’humeur qui prend place sur ce blog, inspiré par une récente expérience. Avec en filigrane, la question du prix d’une photo. Mais aussi l’avenir de la profession de photographe. Explications.

Le lecteur assidu, persévérant et pointilleux aura sans doute remarqué sur cette page de mon blog, un commentaire apparu le 4 avril :

https://janetmolins.wordpress.com/2012/01/24/un-soir-dete-au-treport-76/_pay1242_01-bordermaker/

Que je copie ici :

Bonjour,

Nous souhaiterions utiliser votre photographie. Pouvez-vous nous contacter s’il vous plait à l’adresse : c**a@sncf.fr

Quoi ? La SNCF voudrait une de mes photos ? A moi ? Serais-je enfin reconnu à ma juste valeur de meilleur photographe de tous les temps (j’en conviens, c’est un peu réducteur !) ?

L’égo flatté, le rire machiavélique ravalé, le regard droit et digne posé sur un horizon glorieux je me reprends. Et surgit une question, LA question : « combien ? »

Car disons-le d’emblée, la photographie a un coût. Non pas que le photographe soit près de ses sous, mais comme « tout travail mérite salaire », pas question d’offrir cette image pour rien. Evident ? Pas forcément quand on se penche sur la façon de faire de la SNCF qui, allons-y tout de go, m’a passablement irrité. Et en premier lieu, l’argumentaire. Admirez le choix des mots dans ce modèle de phrase sibylline : tout d’abord, l’emploi du conditionnel, qui donne le choix à l’interlocuteur. Et puis ce mot magique, « utiliser ». Comme utiliser un peigne, utiliser le sel, utiliser un stylo. Qui indique le prêt, l’emprunt et la remise en place de l’objet après usage. En aucun cas l’achat, l’acquisition, le prix d’une vente. Alors tant qu’à faire, autant répondre en employant les mêmes ficelles. De deux choses l’une, soit mon interlocutrice (que nous nommerons Mme L., pour ne pas l’accabler via Google) se sentira en confiance puisqu’elle reconnaîtra sa façon de parler, soit elle se rendra compte que j’ai plus ou moins deviné ses intentions et avancera plus prudemment et respectueusement. D’où ma réponse :

Bonjour,

Merci pour l’intérêt que vous portez à ma photographie du Tréport. Je serais très heureux de vous en céder les droits d’exploitation. […]

 

Décortiquons : Je serais (conditionnel, ouverture, dialogue), très heureux (honoré, charmé, content), de vous en céder (altruisme, générosité, don) les droits d’exploitation. Et voilà une fin de phrase qui met les choses au clair. Tu veux ma photo ? Tu paies. Normal, quoi.

 

Et le petit jeu continue dans la réponse de Mme L. :

Bonjour,

Quels sont vos tarifs ? Sous quel type de document pouvez-vous nous céder vos droits ?…

[…] Il va sans dire que nous vous citerons dans la légende de la photographie.

 

Mon nom apparaîtra ! Mon quart d’heure de gloire, sans doute. On se renseigne sur les tarifs, mais aussi sur le « type de document » actant de la cession de droits. Question étrange qui accentue mes doutes quant à la réalisation de la transaction. Tous les photographes procèdent par lettre de cession de droits associée à un devis final. Comment quelqu’un chargé des campagnes publicitaires à la direction régionale marketing de la SNCF Champagne-Ardennes ne le sait-il pas ? Réelle incompétence ou fausse ignorance ? J’aurais tendance à y lire la deuxième solution. Ce que me confirmera le message suivant.

 

Vous ne le savez peut-être pas, mais le prix d’une photographie ne se calcule pas (ou très rarement) sur des critères artistiques donc subjectifs. Lorsqu’un photographe vend un de ses clichés, le prix est ajusté en fonction de la ou des formes d’utilisation, de la diffusion, mais aussi de la qualité de l’acheteur. En effet, on ne vendra pas la même photo au même prix selon qu’elle est utilisée par votre boulanger pour une carte de voeux distribuée un seul jour à ses clients ou à Dolce & Gabbana pour sa dernière campagne de pub diffusée dans le monde entier. Je me suis donc enquis du sort qui serait réservé à ma photo par la SNCF. A savoir : une distribution en Champagne-Ardenne, plus site internet et Twitter, dans la presse, sur des flyers et des affiches. Autant dire sur tous les supports possibles et imaginables hormis la télévision. J’ai bon ? Pour calculer le prix de ma photo, je vais donc me baser sur cette diffusion multi-supports, en sachant qu’elle se tiendra entre le printemps et l’été, soit pour une durée de six mois environ. Et pour ce faire, l’Union des Photographes Professionnels (UPP) a mis en place depuis de nombreuses années des barèmes prévoyant chaque situation et qui ont pour ainsi dire force de loi en matière de minima à respecter dans toute transaction. Des données que ne sauraient ignorer des professionnels de la pub ou du marketing habitués à travailler avec des photographes. Je me suis donc permis d’ajouter à l’adresse de mon interlocutrice la phrase suivante :

 

Pour ce qui est de mon tarif, il n’a rien d’exceptionnel puisqu’il se base sur les barèmes en vigueur, définis par l’Union des Photographes Professionnels (upp-auteurs.fr).

 

Avec une estimation au plus bas, et en prenant pour base des affiches tirées à moins de 100 exemplaires en 50 X 60 cm (donc sans aucun doute très en-deçà de la diffusion et de la taille réelle de l’affichage prévu), j’arrivais à un devis de plus de 1 500 €. Qui aurait sans doute atteint les 2 000 €. Mais pour ne pas effrayer la frileuse SNCF, je proposais une fourchette entre 1 000 et 1 500 € de prime abord. Le lecteur peu au fait des pratiques photographiques va sans doute trouver ces sommes importantes. Comme lorsque j’entends dire : « oh mais c’est super cher un photographe de mariage, ils se gavent vraiment ! ». Alors ami lecteur, tu en conviendras, il est temps de préciser quelque peu les choses.

 

Le photographe exerce une activité artistique, commerciale et libérale à la fois. Donc en gros, il doit se débrouiller seul, tout faire lui-même (démarche clients, rendez-vous, courriers, comptabilité bien souvent), mais aussi prévoir dans ses tarifs la TVA, la CSG, son assurance maladie, sa mutuelle, les cotisations chômage (les auteurs photographes n’y ont pas droit en cas de cessation d’activité !), ses frais de déplacement, mais aussi ses congés payés et le cas échéant, un treizième mois. Autant de « privilèges » dont bénéficient les salariés lambda, dont ceux de cette chère SNCF. Donc sur 1 500 €, une fois que vous avez retranché tout ce qui précède, combien vous reste-t-il pour le loyer, la nourriture et les factures ? Ami lecteur, même si tu n’es pas fort en maths (je te rassure, moi non plus), tu as vite compris que ce n’était pas beaucoup. Donc le prix que j’ai proposé à la SNCF était tout sauf mirobolant. Mais voilà, la réponse de la SNCF ne tarda pas : « pas de budget suffisant pour acheter vos droits ».

 

Nous y voilà. En réalité, la SNCF cherchait une photo pas chère, à trouver via Google images et si possible sur un blog amateur, pour donner à un illustre inconnu l’insigne honneur de figurer sur les affiches SNCF (avec son nom en petit dessus !) en plus d’une très légère rétribution. Que voilà un grand seigneur, qui offre prestige et obole à un vilain comme moi ! Pas de budget ? Vraiment ? Certes, la SNCF a enregistré en 2013 une perte nette de 180 millions d’euros. Mais rappelons-nous que l’année précédente, elle affichait 376 millions de bénéfices, soit plus du double. Et puis quoi ? Un photographe se monnaye-t-il en dessous des prix du marché ? Que dire si j’allais, moi, au guichet de la SNCF demander un Montélimar – Paris pour 6 euros, pour la simple et bonne raison que mon salaire n’a pas augmenté cette année ? On me rirait au nez, assurément. C’est ce que j’eus envie de faire dans un premier temps. Mais je réfrénai mes bas instincts et proposai à la SNCF, dans le cadre d’une « première collaboration », de revoir mes tarifs à la baisse « dans la limite du raisonnable ». Donc de vendre encore plus bas que des prix déjà inférieurs à ceux du marché. Mais il faut croire que la SNCF ne marchande pas car malgré un mail tout à fait courtois et avenant, j’attends encore la réponse de Mme L, deux semaines plus tard. Autant dire que c’est mort.

 

Ce billet serait insignifiant s’il ne s’agissait ici que d’exposer un cas personnel et d’évacuer frustration et – léger – agacement. Car la conduite de cette portion de SNCF – est-elle courante dans les autres directions régionales ? Je me garderai bien de généraliser – va bien plus loin que mon auguste personne. Résumons tout de même les raisons de mon choix : soit je proposais un prix, allez, cinq fois inférieur à ceux du marché pour avoir une chance de vendre ma photo, soit je persistais avec mes tarifs officiels très légèrement revus à la baisse et me heurtais à un refus. La deuxième solution s’imposait comme une évidence, et ce pour deux raisons :

 

1)     La première, personnelle. Je ne pense pas être doté d’un égo surdimensionné. Mais une photo a un prix. Qui comprend divers paramètres et se base sur une échelle reconnue par la profession. Donc pas question de me prostituer et de vendre au rabais. Surtout à une entreprise (plus exactement un établissement public industriel et commercial) qui jouit d’un monopole de profit obtenu sur un service public (ce qui en soit, est déjà contestable) et qui reste l’une des plus puissantes du pays avec un chiffre d’affaires supérieur à 30 milliards d’euros.

 

2)    La seconde, d’une portée plus large, corporatiste et presque sociétale. En effet, en acceptant de vendre à bas prix, j’aurais non seulement décrédibilisé mon travail, mais aussi celui de la profession dans son ensemble. Car si l’un accepte de vendre pour rien, qu’est-ce qui justifierait que les autres vendent pour plus ? Rien. Et c’est ainsi que l’on contribue à tuer un peu plus une profession déjà sérieusement mise à mal. Si le monde de la photo pro souffre aujourd’hui, il le doit en grande partie à la dévalorisation de la photographie. Aux grandes banques d’image qui vendent en gros et rétribuent les auteurs au lance-pierres. A internet qui avec la gratuité, a instauré un système d’abolition des valeurs, qui broie petit à petit la presse traditionnelle et les photographes. Mais aussi à la démocratisation de la photo numérique et des appareils réflex, qui a fait exploser l’offre de photographies face à une demande de plus en plus exsangue. Aux photographes amateurs, donc, qui acceptent des tarifs ridicules et ne se rendent pas compte du tort qu’ils causent aux pros. La démocratisation est-elle un tort ? Certes non ! Mais comparer la photo de tonton Bernard avec son appareil d’entrée de gamme en mode auto à celle d’un vrai pro qui aura pris toute la mesure technique, de composition et de lumière d’une scène révèle au mieux du non-sens, au pire de l’ignorance. Car si la photo de M. Tout-le-Monde peut faire illusion auprès d’un public de profanes, le cliché d’un pro devrait emporter l’adhésion devant un jury de connaisseurs, en vue d’une exploitation commerciale et/ou à grande échelle. Non pas que les amateurs ne sachent ou ne puissent pas produire de grandes photos. Je suis moi-même un peu entre les deux mondes et je ne saurais me placer sur un piédestal de ce seul fait. Mais là où l’amateur pourra ramener de temps à autre une belle image, le professionnel sera en mesure de produire de bonnes photos à chaque coup, grâce à un savoir-faire autre et un matériel parfaitement adapté à toutes les situations. Car derrière le professionnel se cache un investissement monstrueux. En matériel, tout d’abord, avec des boîtiers seuls coûtant entre 2 000 et 6 000 euros et des objectifs (un pro en a plusieurs) entre 300 et 10 000 euros pour certains ! Investissement en temps, ensuite. Et là je parle bien entendu de la photo de paysage, dont la réussite requiert une foule de conditions. Ce qui me ramène à ma photo du Tréport. Je me suis rendu 4 jours différents sur cette jetée pour obtenir cette lumière. Avant, c’était trop gris. Ou ensoleillé, mais avec une lumière blafarde et un ciel laiteux. Ce soir-là, je suis resté deux heures au bout de la jetée pour produire deux bonnes images. Parfois, on peut passer une semaine sur place sans bénéficier d’un tel décor. Je considère donc que j’ai eu de la chance. Mais l’art a ceci de subjectif et d’universel qu’on refuse de le considérer comme un travail au sens propre. Pas une science exacte, pas un savoir-faire réellement sanctionné par un diplôme reconnu. Donc une rémunération et une valeur symbolique ne dépendant que de la subjectivité et des critères du moment. Donc en période de crise, futilité, fadaises et calembredaines.

 

Au final, l’attitude de la SNCF est donc révélatrice de son époque. La photo, élément central d’une campagne de pub, n’est pourtant plus qu’un détail dans un budget. Les mentalités ont accepté le fait d’obtenir des photos et de les exploiter pour rien. Jusque dans les plus grandes entreprises. Dès lors, on est en droit de s’interroger sur l’avenir du métier de photographe. Est-il encore possible de vivre de la photographie ? Et plus spécifiquement de la photographie de paysage et d’illustration ? Si oui, avec quels revenus ? Doit-on accepter de bosser nuit et jour (je n’ai pas parlé de la post-production, éminemment chronophage) pour des cacahuètes ? Autant de questions en suspens, auxquelles je vous invite à répondre en postant vos commentaires.

 

Mais une chose est sûre, la SNCF devra se trouver un autre pigeon (voyageur) pour illustrer sa campagne de pub. Et la prochaine fois que je me rendrai au Tréport, ce sera (encore) en voiture.

 

Janet MOLINS

 

 

* Les fans de droit administratif me pardonneront ce jeu de mots initial !

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Une Réponse

  1. Billet très intéressant et très révélateur du monde de la photographie aujourd’hui. Je trouve ta réaction courageuse et digne de notre profession, qui doit retrouver ses lettres de noblesse après qu’internet lui les ait enlevées.

    28 avril 2014 à 11 h 09 mi

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